Je ne sais pas si tu m’aimes

Imperceptiblement mais sûrement la grossesse bouge les lignes invisibles de nos vies.
Elle redistribue discrètement les rôles.
Et fait remonter à la surface les vieux démons tels des corps jetés à l’eau : ils remontent toujours plus lourds, gorgés de larmes et d’eau, parfois méconnaissables.

La mise au jour est en cours.
Encore douloureusement.
Encore les mêmes blessures qui s’ouvrent à nouveau, plus béantes et plus insupportables.
Les dossiers qu’on pensait avoir réglé sont bel et bien là, ouvert au grand jour, aveuglants de douleur.

Prise au piège, je me retrouve contrainte et forcée de les regarder.
Contrainte, je dois les régler avant de les refermer.
Définitivement ?

Je les ferais bien brûler moi ces dossiers, redevenir poussière.
Les réduire en purée.
Les asphyxier pour les laisser mourir lentement et sûrement, par le même procédé qu’ils officient sur moi depuis mon enfance.

Salvateurs, mes rêves m’aident à les classer ces dossiers.
Les délaisser.
Pour un temps seulement.
Ou à jamais. Dieu seul le sait.

Si j’ai déjà longuement parlé de ma mère dont la grossesse me conjure à nouveau de me protéger, mon père n’est finalement pas en reste.
Je n’ai pas pu compter sur ma mère, et sur mon père ?

Dans le songe de cette nuit, je lui déversais toute ma colère, celle enfouie, au fond de mes tripes, de ma gorge, enflant comme une balafre engorgée de pus au bord de la rupture depuis ma plus tendre enfance.

Tout commençait par un croissant posé sur la table. Un croissant que je voulais manger entier. Mais que je devais diviser pour partager avec toute la famille. Contrainte et forcée.
Puis, comme saisie par une force intérieure, je me suis mise à vociférer et à dire que j’en avais marre de passer en dernier dans cette famille, de récolter les miettes, les miettes d’amour et de considération. J’avais le droit d’exister.
Je me retrouve devant mon père, tous deux attablés, dans notre ancienne maison, cette maison qui a vu notre famille exploser.
Il évoquait des excuses, toutes plus irrecevables les unes que les autres.
Et derrière, en toile de fond, je voyais la nature se déchaîner, le ciel brûler, la nature s’enflammer, les éléments devenir incontrôlables. Une fin du monde, d’un monde : celui du silence dans lequel j’ai enfermé ma peine.
Puis, ses paroles : « Je me souviens de ta naissance, ces instants »
Et moi de lui rétorquer : « Que crois-tu, moi aussi j’ai connu ces instants en suspens, ces secondes qui paraissent des minutes ».
Puis la nature de se calmer. Les flammes disparaître : il évoquait-là le lien filiale indéfectible, le lien du sang. Lui aussi est devenu mon père comme je suis devenue la mère de ma fille.
Je comprenais alors que mon père m’aimait, par ce lien du sang. Bien incapable de le montrer ou l’exprimer. Bien en difficulté de s’en sortir lui avec son histoire et ses vieux démons à lui.
Enfin, je finis sur ces mots, restés depuis en travers de ma gorge prise dans un étau : « Mais je ne le sais pas que tu m’aimes. »

Dans ce rêve, j’ai touché du doigt la complexité de l’amour parental, bien invisible parfois derrière les erreurs que l’on peut malgré nous commettre. Des erreurs dommageables, qui laissent des traces indélébiles, dans le cœur et le corps.
J’ai compris que mon père et moi, nous avions tout de même un lien, qui perdurera après la mort.
C’est mon père et je n’en ai qu’un.
Essayons de faire en sorte que ce lien ne s’effiloche pas. Ou pas trop encore.
Qu’il tienne encore un peu, sans souffrir, sans se faire de mal.

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10 réflexions sur “Je ne sais pas si tu m’aimes

  1. Waouw! Ca donne des frissons de lire ça..
    Je ne connais pas ton histoire mais pour ce qui est de la relation avec ma mère, elle se rapporte à la tienne on dirait..

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  2. Je n’ai pas une histoire aussi compliqué que la tienne avec mes parents mais mon histoire avec mon père est un long très long chemin parsemé d’embuches, et encore aujourd’hui à 31ans tout est loin d’être un long fleuve tranquille. Un mot, une façon de dire les choses, une intonation, un reproches alors qu’il ne se remet jamais en question, des excuses à présenter quand monsieur est vexé alors qu’il ne s’excuse jamais quand il blesse quelqu’un et j’en passe …
    Mais je me suis dis bref … il est comme ça … et avec les années ça ne s’arrangera jamais t’en a qu’un de père tâchons de faire au mieux et/ou avec.
    J’avoue que cette nouvelle façon de voir les chose ne s’est faite qu’à partir du moment ou il a fait un AVC si il ne lui était rien arrivé je ne sais pas si j’aurais réussi à faire avec .

    Mais ce qui est sûr c’est que je ne le changerais plus
    Quand j’attendais mon fils ça m’avais fait peur l’idée que mon enfant puisse avoir le même type de relation avec moi ou son père…et la grossesse et ses maudites hormones ça n’aide pas !

    Enfin on va se dire qu’on est pas nos parents, de leurs erreurs on en fait notre force et on devient un peu meilleur(enfin j’espère)

    Des biz ma belle ce n’est jamais facile ce genre de réflexion et ton écris est une fois de plus très beau et très juste (le mien est comme d’hab brouillons avec pleins d’idées qui se mélangent :) ahahah)

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  3. Moi je t’M ;))
    C’est tellement complexe tout cela que ça fait mal..même et surtout quand on devient parent à son tour..je te comprend tellement bien, mais bordel pourquoi ça peut pas être plus simple? les enfants ça se fait par un acte d’amour alors tout devrait en découler, simplement…arf je t’embrasse bien fort!

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    • Moi aussi je t’embrasse très fort, je sais à quel point cela peut être difficile de faire le deuil d’un parent alors même qu’il est vivant… Des énormes câlins. Et ce qui compte c’est que l’on arrive à créer un foyer chaleureux pour notre propre famille et je crois qu’on y réussit assez bien ;)

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  4. Quand je lis tes billets sur tes relations familiales, j’ai juste envie de te serrer fort dans mes bras [même si pour être honnête, c’est un truc que je ne fais jamais … l’éducation … J’ai toujours su et senti l’amour de mes parents, même si niveau câlins, nous sommes plutôt froids]
    J’aime mes parents même si je ne leur dis pas. J’aime les relations familiales que nous avons.
    Ma mère a aussi souffert d’être la dernière, d’être la seule fille et de sentir l’admiration que sa mère avait pour ses fils. Il a fallu que ma grand-mère soit sur son lit de mort pour que ma mère comprenne que sa mère l’aimait mais qu’elle ne savait pas comment le montrer …
    Pleins de Chaudoudoux <3

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    • Merci mon Bisounours préféré ❤Je reste désespérément optimiste… J’ai la sale manie de vouloir arranger les choses. Jusqu’au jour où j’en aurais marre. Jusqu’au jour où je finirai par aimer cette relation même comme elle, imparfaite à jamais, avec mes parents. Le temps dira la finalité de tout ça ;)

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