Mamie Touche

C’est comme ça que ma Zouzou t’appelle ma mamie. Parce qu’elle dit que tu touches à tout. Ou plutôt devrais-je le dire au passé.
Non tu n’est pas morte, enfin, pas tout à fait.
Ma mamie à moi, celle avec son caractère, ses emportements, son regard, sa bonhomie, ses blagues et ses mots forts, elle n’est plus tout à fait là.
Des fois elle réapparaît, mais elle est si loin parfois.
Depuis que papi est parti, tu n’as plus tout à fait ta tête. Petit à petit, des absences. Des mots qui ne veulent pas sortir et des visages qui se mélangent. On pensait que c’était l’âge, que c’était le départ de papi, la solitude.
Sans doute tout cela a joué.
Incontestablement.

Puis tu es tombée. Je savais que ça allait arriver.
Que c’était dangereux que tu sois seule chez toi.
Une hospitalisation.
Puis une maison de retraite. Ou le dernier voyage avant ton départ.

Hier, on est venu te voir mamie. Tous tes petits-enfants et tes arrières-petits-enfants. On est venu faire le goûter, faire la fête avec toi, te donner un peu de joie.
On est venu avec des gâteau faits avec amour.
On est venu participer à cette mascarade.
Faire comme si tout allait bien.

J’ai rapporté de la tristesse chez moi.
De voir que ce n’était pas vraiment toi.
De voir que c’est ça vieillir.
C’est oublier les noms, les visages, oublier que son mari est mort, que l’on n’a plus 40 ans, oublier quel prénom va avec quel visage.
C’est se retrouver à porter du vernis alors que tes mains ont travaillé la terre toute ta vie.
Est-ce que tu t’en rappelles aujourd’hui mamie que l’on est venu te voir ?

Tu avais l’air si heureuse hier.
Mais quel était ce masque ? Celui d’Alzheimer ? Celui de la déchéance ?

Et cette dame qui parle de toi à la troisième personne ? Sait-elle que tu es MA mamie ?
Qu’en parlant de toi comme ça elle te manque de respect ?
Que si tu perds la tête tu n’as pas à perdre la dignité ?

Finir comme ça, sans conscience du temps qui passe.
Que les gens qui t’aiment passent.
Que d’autres guettent ta mort pour l’héritage.

Alors je suis venue, pour te faire plaisir.
Je suis venue parce que tu es encore là.
Est-ce que je te souhaite de rester dans cette maison de retraite, où tu resteras le restant de tes jours, j’en suis sûre aujourd’hui, le plus longtemps possible ?
Sais-tu seulement où tu es ?
Te rappelles-tu qui tu es ?
Ce que tu as accompli dans ta vie ?
Les milliers de fleurs.
Les tunnels de couleurs.
Nos petits-déjeuners.
Les goûters.
Les Noëls trop rares en famille.
Toutes les Toussaint travaillées.
Les larmes que tu as versées.
Pendant la guerre.
Le jour de mon bac.

Sais-tu mamie combien tu as compté dans ma vie ?
Il va me rester quoi de mon enfance si tu n’es plus là ?
Il va me rester quoi d’heureux ?
Mes sandwichs au nutella ou au brie, les bouteilles d’Orangina.
Nos virées dans les magasins, et le goûter sous les arceaux, un croissant chacune et ton petit café au lait.
Le petit pain au lait et une barre de chocolat quand on allait à la ferme voir ton frère.
L’après-midi devant le feu de cheminée, à le regarder se consummer
Et à écouter les anciens parler avec leur accent et leur « r » roulés
Une joue brulée et le dos glacé.
Le carrelage bleue de ta cuisine.
Les meubles de la salle de bain des années 70.
L’odeur de ton parquet.
Le bruit du store de la cuisine au petit matin.
Tes pulls Damart et tes jupes d’il y a 20 ans.
Tes sandales que tu chaussais pour aller promener.
Ta bassine pour laver tes pieds quand tu avais passé l’après-midi aux champs.
Le havre de paix que tu nous offrais quand la tornade déferlait dans nos vies…
Je vais faire comment mamie pour pas crever de tristesse quand tu seras partie ?

Je dois te laisser mamie.
Tu as vu Cannelle par la fenêtre ? Oui mamie.
Le gâteau était bon ? Je suis contente pour toi mamie.
J’espère que tu as passé un bon après-midi ma mamie. Le plus beau de toute ta vie.
Car pour moi il était l’un des plus tristes de ma courte vie.

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10 réflexions sur “Mamie Touche

  1. C’est très difficile pour nous aussi de ne pas reconnaître les gens que l’on aime…S’il ne nous paraîssent « plus là », on ne sait pas où ils sont et je suis intimement convaincue qu’il peut y avoir de la joie et beaucoup de vie là où ils se « trouvent ». Si tu en as la force( chose qui n’est bien sûr, pas évidente, on peut le comprendre..et pour mille raisons!!)tu peux peut-être essayer d’ amener des croissants à ta mamie, du café au lait et faire des sandwiches au brie et au Nutella avec elle en lui racontant à nouveau vos histoires, vos souvenirs, vos petits et grands moments de bonheur commun.
    Je travaille comme animatrice/accompagnatrice dans une unité de psycho-gériatrie et je suis toute l’année témoin de moments magiques, heureux, lumineux, fabuleux, extra-ordinaires( à tous les sens du terme!):-)
    Fais confiance à tes sentiments, je suis sûre qu’elle a été heureuse de ce moment de fête et quelle que soit la durée de ce sentiment, il aura été bénéfique pour elle mais aussi pour vous tous.
    Courage.

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  2. Les larmes coulent … parce que cela me rappelle ce sentiment ressenti du haut de mes 17 ans la dernière fois que j’ai vu mon grand-père vivant …

    Cela fait aujourd’hui 18 ans qu’il nous a quitté et le souvenir de ce dimanche après-midi dans sa chambre d’hôpital est toujours aussi vivace …

    Les souvenirs heureux sont toujours là dans mon cœur aussi …

    Courage à toi et ta famille mais surtout à ta grand-mère

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  3. J’aurais tellement à te dire sur ces moments ou on se rends compte que leur vie ne tiens plus qu’à un fil, sur cette page d’enfance qu’on est finalement obligé de tourner…

    Outre le fait de leur départ pour un endroit remplis de moins de souffrances c’est ça qui est tout aussi dur à accepter tourner cette page, cette nouvelle étape de notre vie .

    J’espère que ce n’est pas Alzheimer qui fais perdre la tête à ta Mamie mais plutôt le chagrin d’avoir perdu sa moitié et qui fait que le temps et la vie n’ont plus le même sens pour elle.
    Bien sûr qu’elle a passé un bon moment même si c’était fugace c’est resté dans son esprit ses sourires étaient là et le plus important vous aussi.

    J’ai tourné cette page réellement définitivement il y a 1 an, psychologiquement il y a 7 ans et demi, et régulièrement j’y repense à tout ces souvenirs, ces rires ces odeurs, ces jeux du matin aux soirs, ces rituels immuables … Le temps fais son œuvre mais la nostalgie reste :)
    Des bisous tout plein

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    • Le diagnostic a bel et bien été posé. Elle a bien Alzeihmer… C’est comme ça il faut accepter et l’accompagner.

      J’imagine que cela n’a pas dû être facile… Ces étapes nous font aussi grandir au bout du compte. Même si le passage n’est pas des plus faciles.

      Des doux bisous

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  4. Ton billet me touche énormément. Et pas seulement parce que je sais qu’un jour ou l’autre il ne restera plus personne au dessus de moi ; personne de plus âgé, personne à qui me raccrocher. Rien, et seulement l’implacable : maintenant c’est vraiment moi l’adulte.
    Mais au delà de ça, ton billet me touche parce que je suis confrontée tous les jours à la dépendance, en accompagnant des personnes en fin de vie…souvent seules. Le placement en maison de retraite est souvent vécu comme une délivrance pour la famille. « On n’a plus à s’occuper de mamie, on va pouvoir souffler ». Et on laisse mamie seule, avec ses souvenirs qui fuient et sa perte de repères. On laisse mamie, qui s’est toujours occupée de tout et de tout le monde, seule, parce que c’est trop de travail et que de toute façon elle ne se rappelle de rien. Alors c’est sans doute défensif, et ça en dit long sur la douleur que c’est de voir ceux qu’on aime sombrer. Mais bref, ça fait du bien, même si ça fait mal, de voir que parfois les familles sont présentes jusqu’à la fin, avec conscience et surtout beaucoup d’amour.

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    • Heureusement ma mamie est bien entourée, de mon père, de ma cousine si bienveillante, de moi quand je peux me libérer une demi-journée. Je suis triste qu’elle soit en maison de retraite… Mais on ne l’oublie pas c’est sûr et oui, trop de personnes finissent seules…

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  5. Je crois que nous avons la même Mamy avec la même maladie et je ne peux retenir mes larmes en te lisant …
    Pour nous elle n’est pas encore en maison mais cela ne va pas tarder …
    Je ne peux que partager ta peine et te remercier de mettre des mots sur tout ça …merci du fond du cœur …

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  6. Pingback: Un dernier baiser sur sa joue |

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